"Un enfant noir, à la peau noir, aux yeux noir, aux cheveux crépus ou frisés, est un enfant. Un enfant blanc, à la peau rosée, aux yeux bleus ou verts, aux cheveux blonds et raides, est un enfant.
L'un et l'autre, le noir et le blanc, ont le même sourire quand une main leur caresse le visage, quand on les regarde avec amour et leur parle de tendresse. Ils verseront les mêmes larmes si on les contrarie, si on leur fait mal. L'enfance est ainsi ; elle est encore innocente. Elle garde en elle la vérité des choses. C'est une lumière. Il faut savoir la préserver, la protéger et la maintenir dans cette vérité qui ne souillent ni mensonges ni trahison. Ces deux enfants ont des couleurs de peau différentes, mais le même sang coule dans leurs veines.
Lorsque le professeur Barnhart eut besoin d'un coeur à transplanter, ce fut un homme noir qui offrit le sien pour sauver la vie d'un blanc. Peut-être que le coeur d'un voisin blanc n'aurait pas convenu. Seules les apparences physiques diffèrent. Dans chaque cage thoracique, un coeur bat ; il est irrigué de sang ; le sang peut-être différent, peut-être d'un autre groupe et pourtant il a la même couleur.
Un enfant ne naît pas raciste. L'enfance est disponible aussi bien au rejet qu'à l'amour et l'amitié. L'enfance est capable de violence et de méchanceté. Il suffit pour cela qu'on lui inculque des non-vérités comme par exemple : le Noir est inférieur au Blanc, l'Arabe est sale, le juif est méchant, etc. Même étonné, l'enfant ne cherchera pas à rétablir la vérité. Il faut pour cela une contre-éducation. Lutter contre le racisme, c'est commencer par démolir les préjugés, les jugements subjectifs sans fondement. Comment? en montrant qu'ils ne tiennent pas, qu'ils sont stupides, irrationnels et dangereux. Ils peuvent se retourner contre celui qui les utilise. Tout se joue à l'école et aussi au foyer familial. La nature ne peut créer des êtres identiques. Elle crée des différences ; la société transforme ces différences en inégalités qu'elle essaie de justifier par des règles qui ont l'apparence de la science. Juste l'apparence. Rien d'autre. Il n'existe pas deux visages absolument identiques. Chaque visage est un miracle. Parce qu'il est unique. Deux visages peuvent se ressembler ; ils ne seront jamais tout à fait les mêmes. La vie est justement ce miracle, ce mouvement permanent et changeant et qui ne reproduit jamais le même visage. La race pure est impossible. La vie vient du mélange des êtres et des couleurs. Si on veut garder une race totalement pure, l'humanité deviendra folle : elle ne pourra plus se reproduire. Hitler a déjà tenté cette absurdité. Pour cela, il a tué six millions de juifs, de gitans et s'il n'avait pas perdu la guerre, il aurait continué à exterminer tous les êtres qui n'appartiennent pas à cette race pure : les Arabes, les Noirs, les bruns, etc. Son projet signifie l'élimination de l'humanité entière moins quelques très rares individus.
Le racisme peut mener à la folie la plus meurtrière. Absurde et bête. Ceux qui sont intelligents et racistes, en même temps, sont dangereux car ils savent que leur attitude est basée sur quelque chose de faux. La haine de celui qui est différent rabaisse celui qui l'exprime. Il croit que mépriser l'Autre est une victoire. C'est une bassesse. Humilier celui qui ne peut se défendre est une lâcheté. Le racisme est une forme meurtrière de lâcheté. N'oublions jamais qu'un visage est un miracle. A chaque fois que nous sommes émus par un visage, c'est de l'amour qui nous est donné.
Vivre ensemble est une aventure où l'amour, l'amitié est une belle rencontre avec ce qui n'est pas moi, avec ce qui est toujours différent de moi et qui m'enrichit."
Tahar Ben Jelloun